THÉÂTRE  DE  MARIONNETTES
 
 

J'AI OUBLIÉ MON PANIER

Comédie en un acte.


Sand, Maurice.

1890

domaine public.


PERSONNAGES
 

BALANDARD.
ISIDORE PICOT.
PÈRE CRÉTINET, bouilleur.
MÈRE CRÉTINET, sa femme.
HENRIETTE CRÉTINET, leur fille.
UN CHEF DE GARE.
PIERRE, premier garçon d'équipe.
POLYTE, deuxième garçon d'équipe.
AUGUSTE, employé aux billets.
UN CONDUCTEUR D'OMNI- BUS.
DEUX GENDARMES.

L'intérieur d'une gare de quatrième classe. — Porte vitrée au fond, laissant voir le village de Fouarons ; au loin, route en perspective éclairée par des réverbères. — Il fait nuit, ciel étoilé ; au deuxième plan, un terrain et un quai du viaduc sur lequel passent les trains. — Un réverbère rouge d'un côté, de l'autre, un disque. — À droite du spectateur est écrit : Guichet des billets, avec un tableau du prix des places et un cartel rond au-dessus ; puis une porte au-dessus de laquelle est écrit : Buvette. — À gauche, le bureau des bagages, puis une porte au-dessus de laquelle est inscrit : Salle d'attente. — Une suspension avec globes de verre. — Lampe allumée.


SCÈNE PREMIÈRE


Au lever du rideau, les employés dorment sur les colis et la planche aux bagages.— On entend ronfler. — Dix heures sonnent au loin.
 

PIERRE, POLYTE, LE CHEF DE GARE.


PIERRE, s'éveillant et bâillant. - Oh ! oh ! dix heures, on peut encore roupiller dix minutes...

POLYTE, baillant. - Ah ! ah ! monsieur Pierre !

PIERRE. - Hein ! quoi ? zut ! (Il se rendort. — Sonnerie électrique du télégraphe.)

POLYTE. - V'là le train !

PIERRE. - Flûte !

LE CHEF DE GARE,entrant. -Allons, debout ! Que faites-vous ici, vous, Polyte ? Allez donc dormir dans les bagages.

POLYTE. - Voilà, monsieur, voilà ! (À part.) C'est z'un chien ! (Il sort.)

LE CHEF DE GARE. - Le train dix-huit, tout le monde sur le pont. Opérez le triage des colis. Et plus vite que ça ! (Il sort.)



SCÈNE II


PIERRE, POLYTE.


(Triage des colis et transport dans la coulisse.)

PIERRE. - Mademoiselle Petenvert, à Viremollet, articles de modes... c'est pour l'omnibus. Monsieur Planchut, à La Châtre, des huîtres. Madame de Bonbricouland des boustifailles ! Ça sent bon !


SCÈNE III


LE CHEF DE GARE, DEUX GENDARMES.


DEUX GENDARMES,entrant par le fond. Ils chantent sur l'air d'Offenbach. -

I
Nous sommes aujourd'hui de service
Avec notre sabre au côté,
Notre culotte de peau lisse,
Le bicorne et le baudrier.
Notre plastron qui de loin brille
Comme un rayon d' soleil couchant.
Le gendarme sent pas la vanille...
Mais le fumet du fourniment.

II
Chausser nos bottes d'ordonnance
Pour cacher notre nudité.
Remuer les pieds avec cadence,
Ça donne dans l'œil de la beauté.
Quand nous passons de par la ville,
Toutes les filles ont le nez au vent.
Si le gendarme sent pas la vanille...
C'est tout de même un bon enfant.

III
Nous partons quand la cloche sonne,
Nous arrivons quand le train part.
Nous n'arrêtons jamais personne,
Nous sommes toujours en retard.



LE CHEF DE GARE, leur coupant la parole. - Ça, c'est vrai, messieurs les gendarmes, et vous feriez mieux d'arrêter un peu plus les vagabonds et de ne pas tant chanter hors de propos. Est-ce que vous prenez ma gare pour un café-concert ?

UN DES GENDARMES. - Suffit, monsieur le chef de gare. (Ils sortent.)


SCÈNE IV

On entend les grelots et le roulement d'une voilure dans la cour.


PIERRE. - Voilà l'omnibus de Viremollet.

LE CONDUCTEUR, entrant par le fond. - Avez-vous des colis pour moi ?

PIERRE. - Oui, voilà, enlevez, père l'omnibus.

LE CONDUCTEUR, emportant les valises avec l'aide des employés et revenant. - Vous n'avez rien de plus ?

PIERRE. - C'est tout.

LE CONDUCTEUR. - Tant mieux, ça sera plutôt fait. Je me tire les pattes.

PIERRE. - Vous attendez pas l'arrivée du train ?

LE CONDUCTEUR. Pour quoi faire ? Il y a jamais personne. Les Berrichons, ça voyage pas.

PIERRE. - Amenez-vous des voyageurs ?

LE CONDUCTEUR. - Oui, toute une noce. Il y a de quoi rire. Ça n'a jamais sorti de son village. La mariée, un beurre ; le futur conjoint, un serin !

LE CHEF DE GARE. - Silence, messieurs les employés. Le service doit se faire sans réflexions oiseuses et sans périphrases.

LE CONDUCTEUR. - Sans doute, j'allume une pipe et bonsoir.


PIERRE, appelant. - Messieurs les voyageurs, par ici. Prenez vos billets, faites enregistrer vos bagages. (Départ de l'omnibus, grelots.)



SCÈNE V

CRÉTINET, MADAME CRÉTINET, ISIDORE,
HENRIETTE, L'EMPLOYÉ AUX BILLETS, LES PRÉCÉDENTS.



CRÉTINET. - Madame Crétinet, ma femme, je vais prendre les places, ne vous inquiétez pas.

MADAME CRÉTINET. - Monsieur Crétinet, ne vous trompez pas nous allons à Foin-la-Folie.

CRÉTINET. - J'entends bien... j'entends bien, je ne suis pas sourd. (Il va au guichet.)

HENRIETTE. - Dites donc, monsieur Isidore, vous qui êtes malin, expliquez-moi donc comment ces chemins de fer peuvent marcher.

ISIDORE. - Je vais vous expliquer la chose, mademoiselle Henriette... Voyez-vous, c'est une vapeur...

HENRIETTE. - Oui, je sais ça, monsieur Isidore, mais quand on n'en a jamais vu, comme moi... on ne comprend pas bien.

ISIDORE. - Oh ! mon Dieu, c'est bien simple...

HENRIETTE, à part. - C'est peut-être lui qui est bien simple. (Haut.) Voyons, racontez-nous ça !...

L'EMPLOYÉ AUX BILLETS, passant sa tête par le guichet, à Crétinet. - Êtes-vous sourd ?

CRÉTINET, se reculant, effrayé. - Qu'est-ce que vous avez ? Êtes-vous malade ? Vous m'avez bien fait peur tout de même.

L'EMPLOYÉ. - Où allez-vous ? Combien voulez-vous de places ?

CRÉTINET, revenant vers les autres. - Je ne comprends rien à ce que bredouille cet homme dans sa boîte.

ISIDORE, à part. - Il a l'oreille dure. (Haut.) Laissez-moi y aller, j'arrangerai bien l'affaire. (Il va au guichet.) Monsieur, ne vous fâchez pas... Nous venons de Viremollet et nous allons nous marier à Foin-la-Folie avec Henriette, moi, Isidore Picot, le père Crétinet et madame Crétinet, ses père et mère ici présents.

L'EMPLOYÉ. - Ça m'est égal, je ne suis pas le maire. Où allez-vous ?

ISIDORE. - À Foin-la-Folie, sans vous offenser.

L'EMPLOYÉ. - Ça ne m'offense pas. Quelles places voulez-vous ?

ISIDORE. - Combien qu'elles coûtent, vos places ?

L'EMPLOYÉ. - Les premières, trente euros.

ISIDORE. - C'est trop cher ! Il n'y a pas moyen de s'arranger à moins ?

L'EMPLOYÉ. - Voulez-vous des troisièmes à vingt euros ?

ISIDORE. - Et combien les quatrièmes ?

L'EMPLOYÉ. - Il n'y en a pas, mais on en fera plus tard pour vous.

ISIDORE. - En ce cas donnez-moi quatre places pour vingt euros.

L'EMPLOYÉ. - C'est quatre-vingts euros, voilà vos billets.

ISIDORE, payant. - Quatre-vingts euros ! Vous disiez vingt !

L'EMPLOYÉ. - Qu'est-ce que vous vendez, jeune homme ?

ISIDORE. - Moi, je vends de la moutarde... mon père est fabricant, — vous connaissez bien la maison Picot et fils — et mon futur beau-père est maître vigneron, bouilleur.

L'EMPLOYÉ. - Prenez donc vos billets ! farceur ! (Il ferme le guichet.)

ISIDORE, revenant. - J'y comprends rien non plus ! (Aux autres.) L'affaire est faite. Mais c'est cher !

MADAME CRÉTINET. - Combien qu'ils vous ont pris ?

ISIDORE. - Quatre-vingts euros !

MADAME CRÉTINET. - Ah ! mon Dieu ! Voilà de l'argent dépensé mal à propos. Comme si on ne pouvait pas se marier sans aller demander le consentement du grand-père qui se fiche pas mal de nous et de vous avec !

ISIDORE. - Mais l'héritage, j'y tiens, moi !

PIERRE, à Crétinet. - Vous avez vos billets de place, faites enregistrer vos bagages. Avez-vous des colis ?

MADAME CRÉTINET. - La colique ? Dieu merci ! non, nous ne l'avons point.

HENRIETTE. - Ah ! mon Dieu !...

MADAME CRÉTINET. - Qu'est-ce que tu as ?

HENRIETTE. - J'ai oublié mon panier... (À pierre.) J'ai bien le temps d'aller le chercher, n'est-ce pas ? (Elle sort.)

PIERRE. - Dépêchez-vous !... N'allez pas si loin ! C'est à gauche. Faites vite !

CRÉTINET. - Où va-t-elle ?

MADAME CRÉTINET. - Chercher son panier ! Ah ! quelle tête folle ! Elle oublie tout. (On entend au loin ta trompette du cantonnier.)

PIERRE. - Voilà le train ! Messieurs les voyageurs, passez à la salle d'attente ! (On entend le sifflet d'arrivée du train et le souffle de la locomotive. — Criant :) Fouarons ! Fouarons ! Les voyageurs pour Lassoupe et Viremollet, descendez ! Ceux pour Foin-la-Folie et la ligne du Midi, en voiture.

MADAME CRÉTINET. - Henriette va manquer le train. Isidore, allez donc la chercher.

ISIDORE. - Mais si je la trouve pas ? (Il va au fond.)



SCÈNE VI


LES GENDARMES, LES PRÉCÉDENTS.


PREMIER GENDARME, à Isidore. -Jeune homme, vos papiers ?

ISIDORE. - Quels papiers ? J'en ai pas.

PREMIER GENDARME. - Votre nom ?

ISIDORE. - Isidore Picot.

LE GENDARME. - Vous êtes de la classe mille-huit-cent-soixante-quatorze ?

ISIDORE. - C'est possible !

LE GENDARME. - Il n'y a pas de c'est possible, pourquoi que vous n'êtes pas au corps ?

ISIDORE. - Est-ce que je sais ? on ne m'a pas demandé.

DEUXIÈME GENDARME. - Cela n'est pas clair. Suivez-nous.

ISIDORE. - Mais... je n'ai pas le temps...

LES GENDARMES, le prenant chacun par un bras. - Nous le prendrons, jeune homme. Suivez-nous.

ISIDORE. - Mais le chemin de fer qui va partir... et ma noce ? ma future ?

LES GENDARMES. - Ne faites pas résistance. (À part.) Ah ! nous n'arrêtons jamais personne ! (Ils sortent.)

MADAME CRÉTINET. - Mais où donc va-t-il ?

CRÉTINET. - On l'arrête !... Je n'y comprends rien. (Coup de sifflet de départ.)

PIERRE, criant. - Allons, en voiture les troisièmes ! On n'en pourra donc pas jouir de ces gens-là ! (Il les pousse. Crétinet et sa femme sortent en appelant :)

CRETINET et MADAME CRETINET. - Henriette ! Henriette !

LE CHEF DE GARE. - Il n'y a plus personne pour Foin-la-Folie et la ligne du Midi ? En route ! (Il sort.)

(Coup de cloche, sifflets saccadés du chef de train et de la locomotive, souffle de la chaudière, qui va en faiblissant. Le train part et passe au troisième plan.)


 




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