THÉÂTRE  DE  MARIONNETTES
 
 

LE BÂTON DE POLICHINELLE

pièce fantastique en un acte

Lemercier de Neuville
http://urlz.fr/6lSg


PERSONNAGES :
POLICHINELLE,
PIERROT,
COLOMBINE,
LA FÉE,

Danseurs, Danseuses.


Une place de village.


SCÈNE PREMIÈRE


PIERROT, POLICHINELLE.


     (Au lever du rideau, les personnages dansent et chantent au fond de la scène, Pierrot et Polichinelle sont à l‘avant-scène.)

PIERROT. - Eh bien, Polichinelle ! Pourquoi ne danses-tu pas ? Tu es sombre et pensif, toi, si gai d‘habitude ; qu‘est-ce que tu as ?

POLICHINELLE. - Je n‘ai rien ! Laisse-moi tranquille !

PIERROT. - Tu n‘es pas gentil ! Tu devrais au contraire être heureux du bonheur de ton ami.

POLICHINELLE. - Tu n‘es plus mon ami !

PIERROT. - Qu‘est-ce que je t‘ai fait ?

POLICHINELLE. - Tu me le demandes ? Tu m‘a pris Colombine.

PIERROT. - Moi ! Mais rappelle-toi bien ce qui s‘est passé ! Tu as dit à Colombine de choisir entre toi et moi ; elle m‘a choisi, ce n‘est pas ma faute.

POLICHINELLE. - Ça m‘est égal ! je te déteste.

PIERROT. - Mais, Polichinelle, c‘est ridicule ! Il n‘y a pas que Colombine au monde, tu trouveras une autre femme, console-toi.

POLICHINELLE. - C‘est Colombine que je voulais ! Je ne m‘explique pas pourquoi elle t‘a choisi. Tu es petit, tu es maigre, tu es pâle, tu es laid, tandis que moi je suis beau. Bien sûr, tu lui as fait boire un philtre pour qu‘elle soit folle de toi.

PIERROT. - Mon pauvre Polichinelle ! Tu perds la tête.

POLICHINELLE. - Mais cela ne se passera pas ainsi, je vais consulter un sorcier et je me vengerai. Tu n‘es pas encore le mari de Colombine. (Il sort.)



SCÈNE II


PIERROT, COLOMBINE


PIERROT. - Quel vilain caractère il a, ce Polichinelle ! Parce qu‘il a un bel habit, il se croit irrésistible ! Il oublie toujours que ses deux bosses ne sont pas à son avantage ! Il s‘en va furieux et me menace... mais que peut-il me faire ? En tout cas il ne m‘enlèvera pas l‘amour de Colombine. C‘est qu‘elle est vraiment jolie, ma petite Colombine ! Et cela me fait apercevoir qu‘elle n‘est pas près de moi. Colombine, ma petite femme où es-tu ?

COLOMBINE. - Eh ! me voilà, m‘ami, j'étais à danser avec mes compagnes.

PIERROT. - Et que tu faisais bien ! Tu es si gentille quand tu danses.

COLOMBINE. - Je suis gentille aussi quand je dis que je suis heureuse avec mon petit Pierrot.

PIERROT. - Ah ! Colombine ! Comme nous allons être heureux !

COLOMBINE. - D‘abord c‘est moi qui serai la maîtresse.

PIERROT. - Bien entendu ! Je serai si heureux de t‘obéir.

COLOMBINE. - Mais je ne serai pas bien sévère. D‘abord, je te permettrai de m‘aimer beaucoup.

PIERROT. - Je t‘obéirai.

COLOMBINE. - Puis je te permettrai de voir tes amis de temps en temps. Tu les amèneras à la maison car je ne veux plus que tu ailles au cabaret.

PIERROT. - Je t‘obéirai.

COLOMBINE. - Seulement il y en a un que tu n'amèneras pas car je ne puis pas le sentir.

PIERROT. - Et quel est celui-là ?

COLOMBINE. - C‘est Polichinelle !

PIERROT. - Comme ça se trouve ! Nous sommes fâchés ensemble, je t‘obéirai.

COLOMBINE. - Ah, ! que nous allons mener une douce vie ! De mon côté je t‘accorderai tout ce que tu voudras. À ton désir, je me ferai belle pour te plaire et puis je te soignerai bien ! Je te ferai de petits plats, car tu es gourmand, et je ne te donnerai jamais l‘occasion d‘être jaloux !

PIERROT. - Chère petite Colombine Te souviens-tu du temps où nous allions cueillir ensemble des noisettes dans le bois ?

COLOMBINE. - Si je m‘en souviens ! J‘étais trop petite pour atteindre les branches...

PIERROT. - Et je te prenais dans mes bras pour les cueillir.

COLOMBINE. - Et alors tu me parlais à l‘oreille.

PIERROT. - Et je te disais...

COLOMBINE. - Tais-toi ! je n‘ai rien oublié !

PIERROT. - Et moi donc ! aujourd‘hui, je suis au comble de mes vœux, le bailli va nous unir, tous nos désirs vont être satisfaits.

COLOMBINE. - C‘est pour cela que, j‘ai voulu que nos amis se réjouissent avec nous. Je les si fait venir et, en attendant la cérémonie, j‘ai tenu à ce qu‘ils se divertissent. D‘ordinaire le bal suit la noce, moi, j‘ai décidé que ce serait le contraire, au moins il y aura plus d‘entrain. Allons les rejoindre, Pierrot, et dansons ensemble, veux-tu ?

PIERROT. - Si je veux ! Et puis, ne dois-je pas t'obéir ?
     
(Ils se mêlent avec les danseurs. La danse reprend. Tout à coup on entend un coup de tam-tam. Les danseurs effrayés sortent de scène, excepté Pierrot, qui demeure immobile au fond de théâtre, et Colombine.)


SCÈNE III


Les mêmes, puis POLICHINELLE


COLOMBINE. - Qu‘est-ce que cela ? Pierrot ! Qu‘as-tu, tu ne bouges pas ! Réponds moi, Pierrot, mon Pierrot, ta main est froide, ton œil est fixe ! Que t‘est-il arrivé ? Parle ! Parle-moi Pierrot !

POLICHINELLE, entrant (à part). - Oui ! Parle-lui ! Interroge-le, il ne te répondra pas !

COLOMBINE. - C‘est étrange ! qu‘a-t-il ? Ah ! mon Dieu ! on dirait qu‘il est en marbre.

POLICHINELLE. - Tu l‘as dit, Colombine, il est en marbre ! Ah ! Tu m‘as dédaigné, tu as cru que je me consolerais de ton dédain, mais tu t‘es trompée. Tu ne connais pas la puissance de Polichinelle !. On ne le brave pas en vain. Tu aimes Pierrot qui est un être faible et sans défense et n‘a rien fait pour te conquérir, moi, pour toi, je me suis donné au Diable, et le Diable est toujours vainqueur !

COLOMBINE. - Taisez-vous ! Vous me faites horreur !

POLICHINELLE. - Pas de gros mots ! ma belle ! Cela ne servirait à rien ! Tu as voulu de Pierrot, eh bien, tu l‘as ! Il ne t‘échappera pas, car maintenant il est en pierre, c‘est une statue. Tu pourras lui parler jour et nuit, il ne te répondra. pas. Tu prendras sa main, elle sera morte, tu interrogeras ses yeux, ils ne te verront pas et cela durera jusqu‘au jour où tu me supplieras d'être ton époux.

COLOMBINE. - Oh ! c‘est horrible !

POLICHINELLE. - Voici comme je me venge !

COLOMBINE. - Voyons, Polichinelle ! Vous voulez m'effrayer ! Vous n‘êtes pas méchant à ce point. Pierrot ne vous a rien fait, c‘est de moi qu‘il fallait vous venger ! Je ne connaissais pas votre puissance, mais je vois bien qu‘elle existe. Ayez pitié de nous, rendez la vie à Pierrot ! Je vous en serai si reconnaissante.

POLICHINELLE. - Des supplications ! Je m‘en doutais, mais elles ne serviront à rien. Adieu, belle fiancée sans mari ; j‘espère que tu réfléchiras ! (Il sort.)



SCÈNE IV

COLOMBINE.


     Réfléchir ! Réfléchir à quoi ? Est-ce qu‘il se figure que je vais cesser d‘aimer mon petit Pierrot, mon Pierrot chéri (à Pierrot). Entends-tu ce qu‘il a dit, ton méchant ami ? Il veut que je le préfère à toi ! Ah ! que je le déteste ! Mais comment se fait-il qu‘il ait le pouvoir de t‘immobiliser ainsi ? Il a fait un pacte avec le Diable… dit-il. Où est-il, le Diable, pour que je fasse aussi un pacte avec lui pour te rendre à ma tendresse ? O mon cher Pierrot, nous qui faisions encore tout à l‘heure des projets d‘avenir ? Quand seront-ils réalisés ?

 

SCÈNE V


COLOMBINE, LA FÉE
 

LA FÉE. - Bientôt, si tu veux m‘écouter.

COLOMBINE. - Qui êtes vous ?

LA FÉE. - Je suis une fée !

COLOMBINE. - Quelle fée ?

LA FÉE. - Ta bonne fée ! Celle qui te protège. Tu ne peux t‘en souvenir, enfant, mais j'assistais à ta naissance et je t‘ai prédit une vie heureuse. Je voyais cela dans la fraîcheur de ton teint, dans l‘or de tes cheveux, dans l‘eau de tes yeux et dans le sourire ingénu de tes lèvres roses.

COLOMBINE. - Mais comment se-fait-il qu‘aujourd'hui je sois si malheureuse ?

LA FÉE. - Je vais te l‘expliquer : Nous autres fées, nous sommes chargées de prédire aux enfants l‘avenir qui leur est réservé. Cet avenir nous est révélé, comme je viens de te le dire par les qualités qui sont en germe chez eux. Tant que nos protégés sont dans l‘enfance, nous ne les quittons pas et ils n‘ont rien à craindre, mais plus tard, ils sont exposés à une foule d'embûches qu‘il leur est bien difficile d‘éviter.

COLOMBINE. - Il ne fallait donc pas aimer Pierrot ?

LA FÉE. - Oui, et cependant non ! L‘avoir choisi, c‘était irriter Polichinelle qui avait des vues sur toi.

COLOMBINE. - Mais moi, je ne voulais pas de lui.

LA FÉE. - Je te comprends, mais tu dois comprendre aussi la fureur de Polichinelle.

COLOMBINE. - Qu‘y pouvais-je faire ?

LA FÉE. - Polichinelle se voyant repoussé a voulu d‘abord se venger. Il avait songé à donner une roulée de coups de bâtons à Pierrot, sachant bien qu‘il était le plus fort, mais il a réfléchi que tu aurais aimé Pierrot davantage. Mors il a été trouvé Maugis.

COLOMBINE. - Qui cela, Maugis ?

LA FÉE. - Un sorcier ! Un sorcier très puissant ! Un des suppots du Diable qui n‘aime qu‘à faire le mal et qui conseille tous les méchants garçons. Polichinelle est allé trouver Maugis et Maugis lui a promis de l‘aider.

COLOMBINE. - Ah ! le vilain sorcier !

LA FÉE. - Polichinelle lui a remis alors son bâton, tu sais, ce bâton qui ne le quitte jamais, et Maugis, à l‘aide de maléfices diaboliques lui a donné la vertu de rendre immobiles et insensibles ceux qui en seraient menacés de près ou de loin.

COLOMBINE. - Alors, il a menacé mon pauvre Pierrot de loin, car lorsque Polichinelle est entré il n‘avait pas de bâton.

LA FÉE. - Sans doute ! Et tu comprends qu‘il ne tenait pas à le montrer, car on eut pu soupçonner sa puissance. Après avoir paralysé Pierrot, il s‘est empressé d‘aller le cacher, car maintenant il a peur qu‘on ne le lui prenne.

COLOMBINE. - Alors Pierrot va toujours rester ainsi ?

LA FÉE. - Toujours ! du moins jusqu‘à ce qu‘on ne se soit emparé du bâton enchanté et qu‘on ne l‘ait détruit.

COLOMBINE. - Cela me semble impossible !

LA FÉE. - Rien n‘est impossible quand on aime..

COLOMBINE. - Mais je ne puis savoir ou il l‘a caché.

LA FÉE. - Tu ne peux cependant délivrer Pierrot sans le lui reprendre.

COLOMBINE. - Alors, comment faire ? Donnez-moi un conseil, bonne Fée, je le suivrai.

LA FÉE. - Tu es femme, ma chère Colombine, par conséquent, tu es une puissance aussi. Tu n‘as pas la force, mais tu as la ruse ; cherche bien et tu trouveras.

COLOMBINE. - Mais si je ne trouve pas ?

LA FÉE. - Alors, je tâcherai de venir à ton secours !

COLOMBINE. - Pourquoi pas tout de suite ? Je serai si heureuse !

LA FÉE. - Parce que je désire que tu ne doives ton bonheur qu‘à toi-même. Tu aimeras bien mieux ton Pierrot quand tu l‘auras délivré toi-même. Je te le répète, sois femme, sois rusée et tu réussiras ! (La Fée sort.)




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